[Mag Intersections #5] Flore endémique des Pyrénées : vers un risque de déclin massif d'ici la fin du siècle

Article rédigé par Noèmie Collette, doctorante en écologie, LGDP Sébastien Pinel, maître de conférences en océanologie, CEFREM, Valérie Hinoux, maîtresse de conférences en biologie/écologie, LGDP Joris Bertrand, maître de conférences en biologie/écologie, LGDP Laboratoire LGDP - (UMR 5096 UPVD-CNRS-IRD), Laboratoire CEFREM - (UMR 5110 UPVD-CNRS)

  • Le 18 sept.
L’évolution des conditions climatiques menace, à l’horizon 2100, près de la moitié des espèces florales endémiques uniques des Pyrénées. Il est urgent de renforcer les suivis pour mener des stratégies de conservation plus efficaces. À cet égard, les modèles de distribution d’espèces constituent un outil précieux.

Situées à l’interface de l’influence atlantique et méditerranéenne, les Pyrénées se distinguent par une richesse végétale exceptionnelle, accueillant des dizaines d’espèces endémiques. Leurs aires de répartition restreintes, parfois limitées à quelques sommets, les rendent particulièrement vulnérables au changement climatique. Nos travaux montrent que près de la moitié des espèces endémiques pyrénéennes pourraient voir leurs conditions climatiques, aujourd’hui favorables, disparaître du massif d’ici à 2100. Cette perte réduirait drastiquement les zones propices à leur survie, fragilisant durablement les populations et accroissant leur risque d’extinction locale.
 

Flore endémique des Pyrénées : un patrimoine en danger

L’analyse couvre quatre périodes jusqu’en 2100 et repose sur quatre scénarios climatiques illustrant différentes trajectoires de réchauffement pour les Pyrénées, allant d’une hausse moyenne modérée (+ 2,16 °C), à très marquée (+ 6,14 °C). Le constat est alarmant : d’ici la fin du siècle, 69 % des espèces endémiques étudiées perdraient plus des trois quarts de la superficie des zones qui leur sont climatiquement favorables. Suivant le scénario le plus pessimiste, plus d’une espèce sur deux perdrait toutes les conditions climatiques nécessaires à sa survie. Certaines plantes emblématiques du massif, telles que la dauphinelle des montagnes (Delphinium montanum) apparaissent particulièrement vulnérables. Les modèles indiquent que les conditions climatiques qui leur sont favorables pourraient déjà avoir disparu du massif. Malgré cette dynamique défavorable, les aires propices à deux espèces (Linaria bubanii et Pinguicula longifolia) pourraient s'étendre. Toutefois, ces potentiels cas de colonisation resteraient marginaux et ne compenseraient pas la tendance globale.
 

Les sommets pour ultimes refuges

Les montagnes figurent parmi les écosystèmes les plus exposés aux bouleversements climatiques. Les températures y augmentent plus rapidement qu’en plaine, contraignant de nombreuses espèces à coloniser des altitudes supérieures pour suivre les conditions qui leur sont favorables. Pour les plantes endémiques pyrénéennes, l’étude montre qu’audelà du déclin attendu, les conditions climatiques adaptées à ces espèces devraient se déplacer progressivement. Si la plupart des zones actuellement favorables ne le resteraient pas, ce n'est pas seulement car le climat deviendrait hostile partout à la fois, mais c’est aussi parce que les conditions favorables à ces espèces pourraient se déplacer. En moyenne, ces zones favorables devraient s’élever d’environ 180 m. en altitude et de trois kilomètres vers le nord d’ici à 2100. Cela ne signifie pas que les espèces suivront automatiquement ce mouvement : de multiples contraintes biologiques, écologiques ou physiques limiteront leur capacité de dispersion. Ainsi, la plupart des lieux où ces plantes survivent aujourd’hui ne leur conviendront plus demain, augmentant le risque de déclin. Dans les scénarios les plus pessimistes, les aires propices à un maximum d’espèces se concentreraient au-delà de 2 000 m., et deviendraient très morcelées du fait de la topographie du massif, formant de petits « refuges » isolés. Cette fragmentation accentuerait les risques d’isolement génétique et d’extinction locale.

Ces résultats invitent à repenser les stratégies de conservation. Les sommets et crêtes, où subsisteront les dernières conditions favorables, doivent devenir des refuges prioritaires. Les espèces les plus menacées nécessitent un suivi renforcé et la protection de leurs micro-habitats, voire des mesures exceptionnelles (conservation ex situ, migration assistée). Plus largement, cette étude souligne que la conservation doit intégrer les climats futurs, et pas seulement les distributions actuelles des espèces, sans quoi les efforts de conservation risquent d’être déployés là où les espèces ne pourront, de toute façon, plus se maintenir.

Des modèles précieux pour suivre la distribution des espèces 

L’étude repose sur un outil central de l’écologie contemporaine : les modèles de distribution d’espèces (Species Distribution Models, SDM). Dans leur forme la plus complète, les SDM intègrent de multiples dimensions écologiques (climat, dispersion, interactions biotiques, génétique). Ils caractérisent ainsi où et pourquoi une espèce se maintient. Toutefois, toutes ces informations ne sont pas disponibles pour l’ensemble des espèces, ce qui limite leur intégration lorsqu’on en étudie un grand nombre simultanément. Dans ce contexte, l’approche la plus appropriée consiste à caractériser la niche bioclimatique d’une espèce, entendue comme l’ensemble des conditions climatiques, notamment de températures et de précipitations, compatibles avec son maintien. Cette approche repose sur le croisement de données de présence (relevés, herbiers, bases en ligne), avec des variables décrivant les conditions environnementales des sites occupés.es.
 

 

 

Éclairer les trajectoires possibles

Les modèles permettent de définir les combinaisons climatiques associées à la présence (ou l’absence) de l’espèce, et donc les environnements où elle est susceptible de se maintenir. Ce portrait établi, il devient possible d’étudier l'évolution de ces conditions sous différents climats futurs pour estimer où l’espèce pourrait subsister, migrer ou disparaître. Face à l’accélération du changement climatique, le suivi scientifique et la protection des derniers sites favorables ne suffiront pas toujours à prévenir les déclins, mais demeurent essentiels pour préserver au mieux la richesse et la singularité de la flore pyrénéenne, tout en accompagnant avec plus d’efficacité les transformations à venir. Les modèles de distribution d’espèces n’ont pas vocation à prédire précisément l’avenir, mais à éclairer les trajectoires possibles. Ici, leur message est clair : si le réchauffement se poursuit au rythme actuel, une part importante du patrimoine végétal pyrénéen pourrait disparaître d’ici la fin du siècle. Préparer la transition plutôt que la subir, renforcer la coordination entre la France, l’Espagne et l’Andorre et protéger les derniers refuges de biodiversité montagnarde apparaissent désormais comme des leviers indispensables pour préserver ce patrimoine irremplaçable.

 
 

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Mise à jour le 21 septembre 2026
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