[Mag Intersections #5] Dossier Les Intelligences : Langues, langages et intelligences

Article rédigé par Henry Tyne, professeure des universités en sciences du langage, Laura McLellan, doctorante en sciences du langage et Benjamin Boulitrop, doctorant en sciences du langage. Laboratoire CRESEM - (UR 7397 UPVD).

  • Le 22 juin
Le langage constitue l’une des manifestations les plus remarquables de l’intelligence humaine. Loin de se réduire à un simple outil de communication, le langage mobilise un ensemble de processus cognitifs qui permettent aux individus d’interpréter le monde, d’organiser leur pensée, d’interagir avec autrui, de vivre ensemble. Claude Hagège parlait à ce titre d’homo loquens1, soulignant le rôle déterminant du langage dans le développement de l’espèce, tandis que Bernard Victorri parle d’homo narrans2, pour renvoyer à la dimension fondamentalement sociale du développement du langage.
 

Étudier le langage revient ainsi à observer l’intelligence en action, non pas comme une faculté individuelle, mais comme un ensemble de capacités distribuées, adaptatives, ancrées dans l’expérience mais aussi dans le « méta », c’est-à-dire la capacité à prendre du recul, à parler des choses, des concepts et des faits appartenant au passé.

Parler et comprendre une langue supposent la transformation d’un signal acoustique en unités de sens. Le linguiste suisse Ferdinand de Saussure, dans son Cours de linguistique générale, abordait le lien entre sons et sens dans sa conceptualisation du signe linguistique. Pour lui, les sons ne désignent pas des choses, mais ils correspondent à l’expérience partagée que l’on a des choses. Cette opération, qui consiste à « signifier » le monde qui nous entoure requiert des mécanismes de répartition, de partage et de transmission extrêmement fins. Les sons du langage, tout en étant reconnaissables à une série de caractéristiques acoustiques particulières, varient en permanence selon les locuteurs… Et pourtant ils restent interprétables. Cette (in)stabilité relative repose sur la capacité du cerveau à extraire des indices pertinents au sein d’un flux sonore et à construire des catégories abstraites, plus ou moins permanentes. On parle alors de phonologie pour désigner le système qui sous-tend l’opérabilité des sons. La remarquable faculté consistant à convertir le stimulus sonore, ou « input », en sens constitue, pour Wolfgang Klein3, la première tâche de l’apprenant qui découvre une nouvelle langue, celle sans laquelle tout progrès paraît difficile. Et c’est à partir du moment où l’apprenant arrive réellement à isoler des unités de sens dans le flux sonore que celles-ci vont pouvoir être productives, étant disponibles d’abord en réception ensuite en production.

La maîtrise de plusieurs langues, quels que soient les profils des locuteurs, constitue un domaine privilégié pour observer la capacité qu’ont les humains à enrichir leur palette communicative.




Au-delà des sons, le fonctionnement du langage repose sur un ensemble de régularités organisationnelles que les locuteurs maîtrisent sans en avoir nécessairement conscience. Ainsi, au-delà des règles classiques, prescriptives, basées pour la plupart sur l’étude de l’écrit (ou d’un certain type d’écrit), il existe pléthore de règles, dites d’usage, faites d’associations régulières que l’approche classique ne peut expliquer. Pour John Sinclair4, ce principe de fonctionnement est au moins aussi important que la grammaire traditionnelle. D’autres linguistes5 vont plus loin, le considérant largement plus important car l’usage permet d’observer la manière dont les structures, les combinaisons, les contraintes et les préférences constituent autant de patterns acquis implicitement et indispensables au bon fonctionnement du langage. Cette connaissance statistique intériorisée soustend l’interaction ; elle révèle ainsi une forme d’intelligence implicite, fondée sur le partage, mais aussi sur l’interprétation et l’extraction de régularités, à partir de l’expérience, plutôt que sur l’apprentissage conscient de règles. Les analyses de corpus linguistiques montrent que ce qui apparaît comme « naturel », ou tout simplement attendu pour les locuteurs résulte en réalité d’une exposition prolongée à des distributions probabilistes complexes. On connaît l’enjeu de l’immersion pour l’acquisition d’une nouvelle langue : lorsque l’immersion est réussie, l’acquisition est généralement qualitative. Mais il existe de multiples freins comme la (dé)motivation, l’absence de liens affectifs ou de véritables besoins communicatifs, par exemple.

L’étude de la dimension implicite du savoir linguistique éclaire également les difficultés rencontrées par les apprenants, pour qui l’automatisation de la gestion de certains indices pose problème. Ainsi, les troubles spécifiques en lien avec l’écrit par exemple, tels que la dyslexie, illustrent un aspect particulier du traitement de l’information. Ils ne relèvent aucunement d’un déficit d’intelligence, malgré les nombreux témoignages négatifs de personnes dyslexiques, mais d’une forme de difficulté en lien avec le support. Et ce support occupe aujourd’hui une place centrale dans nos sociétés : le processus de standardisation linguistique doit beaucoup à l’écrit, tout comme l’exercice du pouvoir d’ailleurs. Si aujourd’hui la dyslexie (qui peut revêtir de bien différentes formes) est généralement abordée à travers la maîtrise de l’écrit en langue première ou « maternelle », avec toutes les complexités qu’on lui connaît, sa manifestation en langue seconde ou « étrangère » s’avère d’autant plus nuancée, mais aussi d’autant plus méconnue ou ignorée.

Justement, la maîtrise de plusieurs langues, quels que soient les profils des locuteurs, constitue un domaine privilégié pour observer la capacité qu’ont les humains à enrichir leur palette communicative. Certes celle-ci peut aussi s’enrichir à l’intérieur d’un même système linguistique, mais la coexistence de plusieurs langues au sein d’un même individu implique une gestion complexe, touchant à tous les domaines du langage, allant des sons aux structures. Les locuteurs plurilingues naviguent ainsi entre différents systèmes phonologiques, grammaticaux et pragmatiques, ajustant leur discours aux interlocuteurs et aux contextes, alternant parfois entre différentes langues, mais aussi les mêlant dans des formes hybrides6. Ce processus participe souvent à la construction identitaire, les langues étant associées à des expériences, des appartenances et des représentations sociales distinctes. Le langage apparaît alors non seulement comme un instrument cognitif, mais aussi comme un moyen d’inscription dans le monde social. L’expression de cette dimension identitaire peut prendre des formes variées, y compris non strictement verbales. Des dispositifs associant production graphique et récit, par exemple, montrent que la représentation des langues permet d’accéder à la manière dont les individus organisent ou représentent leurs expériences.



Ainsi, l’activité qui consiste à s’appuyer sur un « portrait linguistique » pour faciliter l’expression de parcours complexes en contexte de mobilité, notamment chez les jeunes migrants, ou dans des situations d’apprentissage où la maîtrise linguistique est encore en construction, aide à comprendre que l’intelligence n’est pas simplement fonction de la maîtrise d’un système linguistique particulier, mais est en réalité distribuée dans un ensemble d’éléments pouvant nourrir la communication.

Tous ces phénomènes rappellent que l’étude du langage est profondément empirique, s’appuyant sur l’observation de données attestées, pour comprendre comment les locuteurs mobilisent différentes ressources. Et les méthodes d’enquête, de transcription et d’analyse permettent de rendre visibles des mécanismes habituellement implicites, révélant la complexité des opérations engagées dans les pratiques ordinaires. En définitive, envisager le langage sous l’angle de l’intelligence conduit à dépasser l’idée d’une faculté unique, pour reconnaître un ensemble de compétences complémentaires, dont certaines sont mises en avant ici et abordées dans le master Sciences du langage de l’UPVD. Comprendre le fonctionnement du langage ne revient pas simplement à décrire les structures linguistiques, mais aussi à éclairer les mécanismes fondamentaux par lesquels les êtres humains pensent, communiquent, apprennent et vivent ensemble.

 

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Mise à jour le 18 juin 2026
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