Intelligence et métaphores mécanistes
Intuitivement, nous percevons ce qu’est l’intelligence. Opposée à la bêtise, distinguée de la culture et des connaissances, elle est considérée comme un ensemble de capacités adaptatives, sociales, de compréhension et de résolution de problèmes. Nombre de disciplines tentent de la cerner. La psychologie et les neurosciences, par exemple, en expérimentent les manifestations pour remonter au fonctionnement de la « boîte noire », une terminologie également connue en intelligence artificielle.
Les recherches ont suivi une trajectoire épistémologique classique : observer et identifier des objets et des fonctionnements, leur associer des concepts, les modéliser, créer des applications et en mesurer les manifestations. C’est pourquoi les savants ont schématisé et imagé leurs travaux en recourant aux métaphores « mécanistes » de leur époque. Sigmund Freud a ainsi esquissé ses topiques ou cartes de la psyché. Leibniz, au XVIIe siècle, s’est référé à l’horlogerie pour expliquer l’humain avec des paramètres mesurables.
La mesure de « l’intelligence »
Est-il possible de mesurer l’intelligence ? Il existait un « facteur g » (Spearman) d’évaluation de tâches cognitives, mais c’est à Alfred Binet et Théodore Simon que l’on doit la première véritable échelle métrique d’intelligence (1905)1. Binet aurait dit qu’elle est « ce que mesure mon test ». Son expression, « quotient intellectuel », fera florès. Il y a plus de 100 ans, le célèbre « QI » a projeté la psychométrie sur le devant de la scène médiatique. Depuis, Piaget (1923)2, Thurstone (1924)3, Wechsler (1939)4, Zazzo (1946)5, Gardner (1980)6, Gould (1981)7, Sternberg (1985)8 et d’autres se sont concentrés sur les stades de développement, la pluralité des aptitudes, un test nommé WISC9 (Wechsler Intelligence Scale for Children), l’âge mental, la réification, l’adaptation au monde, etc. Dans le fond, il s’agit toujours d’étudier les facultés de compréhension et de perception par la pensée (intellegere), si possible dans la concorde, en « bonne intelligence », en intégrant (ou pas) la subjectivité et les émotions.
L’homme et la machine : une interdisciplinarité ?
Le terme « intelligence » a rapidement émergé en informatique. Il a été popularisé par le test de Turing publié dans un article opportunément titré Computing Machinery and Intelligence (1950)13. Confrontant des sujets à l’ordinateur perçu comme un alter ego potentiel, il montre qu’un lien les unit. Certains programmes étant universels (Lévi-Strauss, 196214, Eibl-Eibesfeldt, 197315), les objets numériques ne peuvent être neutres. Leur conception, orientée vers le gain de temps, l’économie comportementale, le divertissement, l’apprentissage et la méritocratie renfermerait des communs entre l’homme et la machine. Les fées bioniques qui se sont penchées sur le berceau du numérique avaient observé les humains avant de venir.
De la technique à la technologie, de l’orthèse à la prothèse
L’intelligence artificielle est tournée vers la production. Elle travaille, toutes proportions gardées, au lieu de l’humain. C’est l’un de ses objets. En 1956, la conférence de Dartmouth19 notifiait la naissance d’une recherche en IA influencée par la cybernétique20 et donc l’autonomie de l’exécution de programmes ou de tâches. Parmi ces tâches, la compilation, la reformulation, l’articulation d’idées et la rédaction pourraient remplacer des qualités cognitives coûteuses comme la réflexion et l’organisation de contenus. La motivation avouée par les étudiants – mais pas seulement – est le gain de temps ou l’économie d’investissement dans des travaux jugés fastidieux, réputés empiéter sur la vie personnelle. L’IAG favorise ainsi l’illusion de contrôle : en cas d’absence à un cours, elle peut l’expliquer et ainsi apporter sa forme d’intelligence pour compléter ou suppléer celle de l’utilisateur.
Conclusion : les IAG, orthèses ou prothèses ?
psychométriques du début du XXe siècle. Les « apps » liées à ces travaux ont vocation à dépasser le rôle d’orthèses pour devenir des prothèses dites « intelligentes », même si, contrairement aux apparences, elles ne pensent pas. Malgré leurs liens avec l’éthologie (Drogoul & all., 1997)21, elles butent sur les limites des connaissances du fonctionnement humain, de l’état de l’art et des ressources disponibles. Toutefois, leur puissance potentielle augure de développements sociaux avec lesquels il faudra compter.
Article rédigé par Thierry Gobert, maître de conférences en sciences de l'information et de la communication Laboratoire CRESEM - (UR 7397 UPVD)
Références
anormaux, L'année psychologique, vol. 11, p. 191-244
2Piaget J. (1923), Le langage et la pensée chez l'enfant, Delachaux et Niestlé
3Thurstone L.-L. (1924), The Nature of Intelligence, London: Routledge
4Wechsler D. (1939), The Measurement of Adult Intelligence, Baltimore: Williams & Witkins.
5Zazzo R. (1946), Intelligence et quotient d'âges, Paris, PUF
6Gardner H. (1983), Frames of Mind: The Theory of Multiple Intelligences, New York: Basic
Books
7Gould S. J. (1981), Mismeasure of Man, New York: Norton & Company
8Sternberg R. J. (1985), Beyond IQ: a triarchic theory of human intelligence, New York:
Cambridge UP
9La WISC est toujours utilisée, dans sa 5e version, pour les sujets âgés de 6 à 16 ans
10Von Neumann J. (1957), L’ordinateur et la cerveau, Paris, Flammarion
11Shannon C., Weaver W. (1949), The mathematical theory of communication, UIP
13Turing A. (1950), Computing machinery and Intelligence, Mind n°49, p. 433-460
14Lévi-Strauss C. (1962), La pensée sauvage, Paris, Plon
15Eibl Ebesfeldt I. (1973), L’homme programmé, Paris, Flammarion
16Ellul J. (1977), Le système technicien, Paris, Calmann-Lévy
17L’économie cognitive n’est pas considérée ici en sciences économiques
18Gobert T. (2001), L’orthèse multimédia, Recherches en sciences sociales, Dir. Berthelot J.-M.,
Paris, Harmattan, p. 135-154 & (2011), L’internet comme orthèse cognitive, Mémoires et
Internet (MEI) n° 32, pp. 53-63
19Étaient présents McCarthy J., Minsky M., Rochester N. et Shannon C.
20Wiener N. (1948), La Cybernétique, Paris, Seuil, 2014
21Drogoul A., Collinot A. (1997), Entre réductionnisme méthodologique et stratégie intentionnelle,
l'éthologie, un modèle alternatif pour l'IAD ? Proceedings of JFIADSMA'97, Hermès, p.
307-322
Mag Intersections : le magazine de la recherche et de l'innovation à l'Université Perpignan Via Domitia.
Le magazine InterSections aborde un thème d'actualité à travers les travaux de recherche en cours dans les différents laboratoires de l'UPVD. Accessible à tous, il invite le lecteur à poser un regard nouveau sur le monde et l'environnement qui l'entoure, au coeur de la recherche universitaire.
Retrouvez le dernier numéro du Mag'Intersections en version numérique : Mag'Intersection #5