Etude de l’effet réserve engendré par l’arrêt des activités extractives dans les zones chlordécone
Contexte
Dans les territoires ultramarins français, la protection des écosystèmes marins se heurte à des défis singuliers, à la croisée des enjeux environnementaux, sanitaires et sociaux. Aux Antilles, la contamination persistante des milieux côtiers par la chlordécone — pesticide massivement utilisé entre les années 1970 et 1990 — a entraîné des mesures drastiques, notamment l’interdiction de la pêche dans certaines zones littorales. Si ces décisions visaient d’abord à préserver la santé humaine, elles ont également bouleversé l’économie locale et l’équilibre des communautés littorales, en particulier les pêcheurs artisanaux.
Or, cette fermeture prolongée à la pêche dans des zones dénuées d’exploitation directe représente aussi une opportunité inédite pour interroger les dynamiques de résilience écologique. Ces espaces contraints, devenus involontairement des laboratoires à ciel ouvert, permettent d’étudier les réponses des peuplements marins à l’arrêt des pressions extractives, dans un contexte de pollution chronique. Pourtant, peu de données existent aujourd’hui pour objectiver les effets écologiques de ces zones dites « chlordécone ».
Une zone chlordécone est un secteur côtier ou marin des Antilles françaises (Guadeloupe et Martinique) où les niveaux de contamination par le pesticide organochloré chlordécone sont élevés. En raison du risque sanitaire, ces zones font l’objet d’interdictions de pêche et de consommation de produits marins. Elles constituent également des sites d’intérêt pour étudier les effets écologiques de l’arrêt prolongé des activités extractives sur les écosystèmes côtiers.
Face à ces incertitudes, le projet TRACE s’inscrit dans une double démarche : comprendre les effets de l’interdiction de pêche sur la biodiversité et les stocks halieutiques, tout en fournissant aux gestionnaires des aires marines protégées des outils de décision basés sur des données scientifiques rigoureuses. Il s'agit ainsi de transformer une contrainte environnementale en levier de connaissance et d’action en faveur de la conservation marine, dans une perspective intégrée entre science, gouvernance et territoires.
Le projet
Aux Antilles françaises, la contamination historique des milieux côtiers par la chlordécone a conduit à l’établissement de zones d’interdiction de pêche, affectant durablement les pêcheries artisanales. Depuis plus d'une décennie, ces mesures d'interdiction des activités extractives dans certaines portions du littoral visent, au-delà de la sécurité alimentaire, à favoriser indirectement la reconstitution des écosystèmes marins. Toutefois, l’efficacité écologique de ces interdictions reste encore peu documentée. C’est dans ce contexte que s’inscrit le projet TRACE, qui propose d’évaluer scientifiquement l’impact de ces interdictions sur les ressources halieutiques et la biodiversité marine.
L’objectif principal du projet est de mesurer l’effet réserve de l’arrêt de la pêche dans les zones côtières contaminées, dites zones « chlordécone », en comparant les dynamiques écologiques observées à celles de zones non protégées. Cette évaluation repose sur une approche intégrée mobilisant des suivis in situ, des analyses spatiales et temporelles, ainsi que des outils de caractérisation écologique.
Plus spécifiquement, le projet s’articule autour de trois axes scientifiques :
- Comparer les indicateurs de richesse spécifique, de diversité, de densité et de biomasse entre les zones interdites à la pêche et les zones adjacentes soumises à une pression halieutique. Cette analyse permettra de détecter d’éventuels effets positifs sur les peuplements en l’absence d’activités extractives.
- Étudier la dynamique spatio-temporelle des espèces halieutiques ciblées, à travers la caractérisation de leur cycle de vie, de leur utilisation des habitats et de leurs déplacements. Cette approche vise à mieux comprendre les relations habitat-espèce dans les contextes de pollution et de non-prélèvement.
- Évaluer l’effet de débordement (spillover) en périphérie des zones « chlordécone », en quantifiant les flux de biomasse ou de populations vers les zones voisines, et en analysant la connectivité écologique entre les différentes aires.
Ces travaux, menés sur trois ans et intégrant un volet doctoral, permettront d’acquérir des données robustes sur la structuration des communautés marines et les effets potentiels des interdictions de pêche en contexte contaminé. Ils visent notamment à répondre aux questions suivantes :
- L’arrêt de la pêche suffit-il à créer un refuge fonctionnel pour la biodiversité malgré la persistance d’autres pressions environnementales ?
- Comment les peuplements de poissons réagissent-ils à long terme à cette interdiction ?
- Peut-on observer une augmentation durable des stocks halieutiques dans ces zones ?
En croisant les résultats de suivi écologique avec la cartographie des biocénoses marines et les données disponibles dans d'autres aires marines protégées de la région, le projet TRACE permettra de documenter rigoureusement les effets des mesures de protection dans des contextes complexes et controversés. Il contribuera ainsi à éclairer les décisions de gestion environnementale et à renforcer la mise en œuvre de la stratégie nationale pour les aires marines protégées.
Par cette approche multidisciplinaire, TRACE vise à répondre aux besoins des gestionnaires, à renforcer les fondements scientifiques des politiques publiques, et à offrir des éléments concrets pour la co-construction d’un réseau cohérent et efficace de protection de la biodiversité marine dans les territoires ultramarins français.
Entités partenaires
- Office français de la biodiversité (OFB), entité coordinatrice
- Université Perpignan Via Domitia (UPVD)
Budget du projet
Budget total du projet : 717 180,75 €
Budget FEDER : 502 026,53 €
Début et durée du projet
Date de début : 01 septembre 2023
Date de fin : 31 décembre 2026
Durée : 40 mois
Responsable scientifique du projet pour l'UPVD : Philippe LENFANT (CEFREM)
Le projet TRACE a été financé, via le parc naturel marin de Martinique, par l’attribution d’une subvention issue du fonds européen pour les affaires maritimes, la pêche et l’aquaculture (FEAMPA).
Ce projet s’inscrit dans la dynamique de la priorité 4 répondant à l’objectif spécifique 4.1 du programme FEAMPA portant sur le renforcement de la gestion durable des mers et des océans par la promotion des connaissances du milieu marin, de la surveillance maritime et/ou de la coopération concernant les fonctions de garde-côtes.